À notre arrivée, la porte était entrouverte. Elle avait probablement été mal clenchée par la dernière personne à l’avoir utilisée. Rassuré par cette interprétation, je la pousse immédiatement pour entrer dans le portique. Le vent qui s’y engouffre instantanément pousse l’autre porte qui donne sur le passage et celle-ci s’ouvre lentement dans un sinistre grincement.
Je fige sur place quelques secondes et contemple le sombre passage que j’aperçois dans l’entrebâillement de la porte. Intrigué par cette lugubre noirceur qui règne dans le long corridor, je ne sais plus quoi penser. Il fait tellement noir que je ne distingue même plus le salon qui se trouve habituellement au bout.
Je serais resté là un long moment, pétrifié dans le portique, si Alex ne m’avait pas poussé pour entrer et fermer la porte extérieure derrière lui. Son geste me prend par surprise mais je comprends qu’il est nécessaire pour éviter que la poudrerie ne s’infiltre davantage. Il y a déjà suffisamment de neige accumulée sur le tapis.
Je contribue à la congère du portique, en secouant mes bottes avant des enlever, et je fais mes premiers pas dans la noirceur. J’avance lentement en chaussettes, maintenant détrampées, mes bottes dans une main et mes skis dans l’autre. Je cherche à l’aveugle l’endroit ou je dépose habituellement mes bottes, sans succès.
Et c’est là que j’aperçois, au loin, une petite lumière rouge qui clignote. Elle m’intrigue beaucoup parce qu’il n’y a rien de tel à cet endroit d’habitude. Et soudain, commencent les notes d’une intro musicale que je reconnais instantanément, malgré le contexte incongru. C’est le thème du film Rocky.
Du coup, l’atmosphère lugubre devient festive.

Lundi le 22 février 1982. Je suis seul dans ma chambre, il est 5h36 de l’après-midi. Ma mère donne à souper à Serge, sa blonde Louise, Colombe et ma cousine Marion. Moi, j’ai mangé plus tôt. Je n’ai plus faim… ou plutôt, j’ai faim d’écriture. Donc, sur la merveilleuse musique et les chansons de l’album du film « Endless Love », j’écris. Il faut que je vous raconte la merveilleuse fin de semaine que j’ai passée car je crois que ce fut l’une des plus belles de ma vie.
Cependant, ici, je dois remonter quelques jours auparavant, pour donner du sens à ce récit, quand José parlait de sa fête.
C’est ma fête, j’ai 18 ans, et cela ne change pas grand-chose. C’est un jour comme les autres. Hier, ma mère m’a donné un dictionnaire, croyant que j’en avais besoin. Colombe, elle, m’a fait quelque chose d’artisanal : mon prénom écrit avec des fils accrochés à des clous sur du bois recouvert d’un velours noir. Oui, c’est ma fête, mais mes pensées sont pour Éliane, j’espère la voir au moins 5 minutes aujourd’hui. Je serais si heureux; d’autant plus que je ne l’ai pas vue hier. […]
Je n’ai pas vu Éliane de la journée. […] Aujourd’hui, dans mon cours de science-fiction et philosophie, nous avons regardé le film « 2001 l’Odyssée de l’espace ». Décidément, j’aimerai toujours mieux le roman ! – C’est ce que pensais José avant de mieux comprendre et apprécier les œuvres du grand Stanley Kubrick.
Chez moi, ma mère m’avait enveloppé un autre cadeau : une calculatrice. Certes, j’étais heureux de voir qu’elle se donnait tout ce mal pour essayer de me faire plaisir. Mais je n’ai pas besoin de calculatrice.
De toute façon, rien n’aurait pu me faire sauter de joie pour ma fête… à l’exception de ma belle Éliane.
Éliane, Éliane, y en a marre de cette Éliane. Il en parle comme d’un amour infini, comme il le faisait avec France. Et pourtant, elle le déçoit presque tout le temps. Il écrit de très longues pages sur sa manière de la raccompagner chez elle où il lui sert tout simplement de baudet, chargé de tous ses sacs, surtout les plus gros, ceux qui sont remplis de tablettes de papier à dessin. Il décrit comment il s’épuise et se les gèlent, en plein hiver, pour lui faire plaisir. Et elle fait semblant de ne rien lui demander alors qu’elle lui donne presque des ordres parfois. Au moins, elle est gentille et le remercie avec beaucoup de gratitude. Mais, elle rejette à peu près toutes ses tentatives de faire en sorte de vivre des moments agréables ensemble, en dehors de ce qui a rapport au cégep. Et il exprime rarement sa colère, sauf une fois, 3 jours avant sa fête, lorsqu’il essayait d’organiser une sortie de patinage avec elle, même s’il a toujours détesté patiner.
Ah Éliane, tu joues avec mon cœur! Tu refuses tout ce que je te demande. Tu m’écœures. Mais tu ne pourras jamais m’empêcher, ô grand jamais, de toujours t’aimer.
Assez d’Éliane, revenons maintenant à son récit du 22 février.
La dernière fois, je vous avais laissés le soir de ma fête où j’avais passé une journée assez ordinaire. Après souper, je commençais à m’ennuyer quand soudain, on sonna à la porte… C’était Ghislain, un des frères de Denise, avec sa petite famille, qui arrivaient pour me souhaiter « Bonne fête ». Presque au même moment, une de leurs belles-sœurs arriva aussi avec ses petits. Et Suzie B vint me porter un cadeau : un beau chandail à manches courtes comme je les aime. Elle a eu droit à un bec sur la joue en guise de remerciement.
Puis, Denise arriva, seule, alors que je m’étais renfermé dans ma chambre pour fuir les enfants et regarder un épisode de Hulk. Elle vint me retrouver pour me donner un toutou rose. Elle me dit que c’était un choix de Nadine, un chien rose pour aller avec mon petit chien bleu. Je la remercie et place le toutou tout près de l’autre sur ma bibliothèque. […]
Vers 9h00 du soir, j’eus droit à une autre surprise. Pendant que nous jouions aux cartes dans la cuisine, j’entendis une grosse voix venir du salon. C’était Barney accompagné de Shirley, les parents d’Alex. J’eus droit à un autre chant de bonne fête et une carte qui me fit bien rire. J’étais heureux comme un pape ou fou comme un balai, je pense que c’était la première fois qu’ils venaient chez moi.

Je réalisai enfin ce qui se passait. La petite lumière était celle d’un système de son. Et la musique s’intensifiait, accompagnée d’un jeu de lumière rythmique digne d’une vraie discothèque. Une fois dans le salon, à la lueur des spots intermittents, je reconnus des visages souriants. J’étais figé devant tout ça, mais heureux de comprendre qu’on m’avait préparé une fête pour mes 18 ans.
« Mon salaud » dis-je à Alex en riant, car je venais de comprendre comment il m’avait mis à l’écart de la maison toute la journée (ski de fond au Mont-Royal, souper chez lui avec sa famille). Je réalisai aussi qu’il s’était habillé plus chic que d’habitude et qu’il avait même sonné en arrivant pour prévenir tout le monde.
Je pris le temps d’aller porter mes skis dans ma chambre avant d’aller embrasser ou serrer la main de tous les invités… et ils étaient nombreux.
La majorité des frères et sœurs de Denise étaient là avec, pour la plupart, leur conjoint et leurs enfants. Ma mère, Colombe, Mike (le cousin de Bart), Serge, Louise et leurs deux filles, étaient là aussi. Roger, sa sœur Suzie B et mon cousin Yvan arrivèrent un peu plus tard. Et bien sûr, Denise, Bart et leurs enfants étaient-là puisqu’ils passaient la fin de semaine chez nous. J’eus droit à un petit bec de Nadine et un long câlin de sa mère.
Je réalisai plus tard que Denise avait préparé la bouffe devant moi le matin même avant que je parte pour le ski. J’étais même déçu de ne pas manger son jambon sachant qu’Alex m’avait déjà invité pour souper. Le plus drôle, c’est que la veille, j’avais monté moi-même la commande du party sans deviner que ma fête se préparait.

Je me rappelle combien cette fête surprise m’a fait du bien à l’époque. Je me souviens de ce moment ou je courrais pour aller danser sur du Donna Summer. Je faisais des niaiseries au milieu du salon pour faire rire tout le monde. J’étais joyeux, drôle, plein de vie. Et je prenais le temps de jaser avec chacune des personnes qui étaient là. Je les accompagnais jusqu’à la porte pour les serrer dans mes bras et les remercier quand ils partaient.
C’est drôle de penser que je n’avais pas l’air de vivre de l’anxiété sociale à ce moment-là. Pourtant, ce genre de fête, où parfois je me laisse aller, m’intimide encore aujourd’hui. D’ailleurs, en relisant le début de cet article, on voit bien comment je me sentais devant le sinistre couloir qui menait jusqu’à la fête.
La petite lumière rouge clignotante est le souvenir le plus clair de mon passage à l’âge adulte. Suivi immédiatement par l’intro musicale de Rocky qui me donne toujours envie de crier, malgré la bouche toute croche, les bras en l’air avec le sentiment d’être un véritable champion : « Adriannnnn… »
À suivre dans : Bio-32 : Un anniversaire comme les autres
Fait suite à : Bio-30 : Nadine
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Notes, références et légendes des figures (numérotées de haut en bas)
Fig. 1 : José en 1982. Photographe inconnu.
N.B. : Le texte ci-dessus est basé sur une histoire vraie. Cependant, n'oubliez pas que :
1) mes avertissements généraux s'appliquent aussi aux textes de cette section ;
2) il s'agit de ma propre vérité, à partir de mes points de vue et jugements personnels du moment ;
3) la mémoire est toujours un processus de reconstruction mentale et une faculté qui oublie ;
4) presque tous les personnages ont des noms fictifs.



