Bio-30 : Nadine

Bio-30 : Nadine

Lundi le 15 février 1982. Il est 4h de l’après-midi et j’ai déjà soupé. Je suis allé à mes cours aujourd’hui mais, en ce moment, je n’ai pas la tête aux études. N’allez pas croire que je vais encore vous parler d’Éliane, non, c’est la fin de semaine dernière qui me chicotte les pensées.


Vous savez déjà, je pense, que Denise vient chez nous toutes les fins de semaine car ses deux fils vont jouer au hockey dans les environs. Je ne vais pas vous raconter en détail ce que j’ai fait pendant cette dernière fin de semaine, car ce ne serait pas très intéressant. En gros, je me suis reposé et j’ai essayé de faire un dessin que je devais remettre ce matin.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de vous parler de Nadine. Vous vous souvenez de la fille de Denise, âgée de quatre ou cinq ans. Eh bien, je pense que si je compte toutes les heures, elle est restée avec moi une journée complète.

Ça a commencé samedi. Comme d’habitude, étant donné qu’il y avait beaucoup de monde à la maison (Denise et ses enfants et l’un de ses frères avec ses enfants), je m’étais isolé dans ma chambre où, habituellement, on me laissait tranquille. J’étais étendu sur mon lit, la lumière éteinte, la radio allumée et la porte fermée.

À un moment donné, la porte s’ouvrit tranquillement en grinçant légèrement. Une petite fille aux cheveux noirs entra, referma la porte derrière elle, me jeta un petit coup d’œil sans rien dire et alla s’assoir, ou plutôt s’étendre étant donné sa petite taille, sur une grosse chaise de bois recouverte de velours bleu.

Elle resta là sans dire un mot comme si elle se reposait en écoutant ma musique. Je ne lui dis rien non plus. Je pensais qu’elle aussi avait envie de s’éloigner du brouhaha des autres pièces de la maison.

Moi, je regardais le plafond, aussi en silence, jusqu’à ce que je me mette à fredonner une des chansons qui passait à la radio, même si je ne comprenais aucun des mots. Après quelques secondes seulement, je l’entendis faire des « la la la » elle aussi. Nous nous regardons en souriant. Puis je me mets à accentuer mes « me me me » pour la faire rire un peu.

Elle attendit longtemps avant de parler, comme si elle ne voulait pas me déranger. On aurait dit qu’elle connaissait le bon moment pour parler.

Elle me demanda pourquoi ma mère avait posé deux rideaux à ma fenêtre. Je ne m’attendais pas à cette question. Nonchalamment, je lui dis que ça faisait plus beau. Mais comme je n’y croyais pas, je me suis ravisé en lui disant que c’était pratique, que lorsqu’on ouvrait les premiers, on laissait entrer plus de lumière même si le deuxième rideau nous cachait encore des gens de l’extérieur. Et je lui fis la démonstration. Elle insista pour que je laisse entrer plus de lumière.

Je retournai m’étendre, mais cette fois, au lieu du plafond, je regardais ma fenêtre. Puis elle profita du petit espace au pied du lit pour venir s’étendre elle aussi. Elle se plaça perpendiculaire à moi, sur le ventre, la tête relevée soutenue par ses mains, les yeux rivés sur ma fenêtre. Je lui dis qu’il faisait beau aujourd’hui, que c’était le fun de profiter un peu du soleil avant qu’il ne se couche, ce qu’elle approuva en répétant ce que je venais de dire. Et elle décida de s’étendre comme moi, sur le dos, à mes côtés; le lit était suffisamment large pour nous deux. En se déplaçant, elle avait fait bouger le lit qui avait fait trembler ma table de chevet et le pot de fleurs séchées qui était dessus. Ce qui entraina une longue discussion sur le meilleur autre endroit où le pot serait davantage en sécurité. Elle proposait un endroit et je disais pourquoi ça ne fonctionnait pas. La bibliothèque était trop petite, le meuble du système de son me condamnait à ne pas faire jouer mes disques, etc. Et elle continua avec de nouvelles idées, mon pupitre, la tablette du faux foyer, pour finir en me disant de le mettre sous le lit. Elle me regardait avec un grand sourire en disant cela et je me suis mis à la chatouiller pour la faire rire de sa propre blague.

Je finis par lui dire que le pot pouvait rester là parce que de toute façon je ne me couchais jamais de ce côté du lit. Elle me dit alors que mon amie n’allait pas être contente de recevoir le pot sur la tête. Je suis resté surpris par sa réflexion. J’ai bredouillé quelque chose dont je ne me rappelle plus, puis lui ai dit que je ne la laisserais pas se coucher là. Elle répliqua qu’alors mon amie serait fâchée contre moi. Et je finis la discussion en disant que si mon amie se fâche pour ça c’est qu’elle ne m’aime peut-être pas assez.

Puis, elle changea de sujet en me demandant pourquoi le papier d’aluminium sur ma porte était déchiré. Elle parlait de ce qu’on avait collé sur les vitres de mes double-porte de chambre. « Ah! Ça fait longtemps que c’est comme ça. C’était pour le party du baptême de Justine. Tu te souviens, on ne voulait pas que la lumière entre dans la pièce » – À cette époque, José avait le grand salon double comme chambre et à chaque grande fête, il vidait la plus grande partie de sa chambre pour faire une piste de danse, et entassait ses affaires dans la plus petite partie.

Elle s’en souvenait mais se demandais pourquoi c’était toujours là. Je lui dis que j’avais commencé à l’enlever, d’où la déchirure, mais que j’avais été interrompu et qu’après ça je l’avais oublié. « Pourquoi on ne l’enlèverait pas? » me demanda-t-elle. J’ai eu à peine le temps de lui dire que c’était une bonne idée qu’elle a bondit de mon lit pour se diriger vers mes portes. Rapidement nous arrachâmes tout le papier. Elle était déterminée pour ne pas dire déchainée. Je savais que j’allais éventuellement l’enlever mais je n’aurais jamais imaginé que ce soit une petite fille comme Nadine qui allait me le faire faire.

Une fois terminé, nous sommes retournés dans mon lit. À un moment donné, elle me tourna le dos pour murmurer quelques choses que je n’entendis pas. Je lui demandai ce qu’elle avait dit et elle me répondit simplement qu’elle parlait à l’oreiller. Puis elle recommença. En se retournant vers moi, elle me demanda si j’avais entendu. Je n’avais rien entendu mais j’avais remarqué qu’elle avait mis sa face dans l’oreiller pour chuchoter. Quand je lui avouai n’avoir rien entendu elle s’écria : « Je t’aime! » Surpris, je lui dis : « Quoi? » Et elle répondit : « Tu n’as pas compris, l’oreiller m’a dit qu’il m’aimait parce que j’étais couchée sur lui, parce que toi, tu ne te couches jamais dessus. » Je lui promis donc que j’allais dormir dessus cette nuit. Et elle riait quand elle chuchota la nouvelle à l’oreiller.

Elle est restée avec moi toute la soirée. Dans mon lit, elle grimpait sur moi et se mettait à cheval sur mon ventre pour me parler sans arrêt de n’importe quoi. Et elle arrivait à me faire jouer à des jeux imaginaires à l’aide de vieilles figurines qu’elle avait trouvées dans un coin de ma chambre : J’ai joué à la maman avec les cowboys et les Indiens de mon enfance.

Ma mère et Denise sont passées et ont ri en nous voyant, surprises de trouver Nadine et moi à jouer tous les deux dans la pénombre (la noirceur était tombée sans qu’on ne s’en rende compte). Pat est aussi venu faire son tour et il en profita pour dessiner un peu. Quant à Marcel, il est monté dans le lit pour se tirailler un peu avec moi, ce qui le fit bien rire. Puis nous sommes allés souper.

Plus tard, alors que je relaxais encore dans ma chambre, Nadine est venue me retrouver. Et à un moment donné, elle était carrément couchée sur moi, en train de s’endormir. Elle paraissait si bien, si paisible, si sereine. Et moi, je me sentais tout aussi bien, heureux de la serrer contre moi. Elle ne voulait pas aller se coucher tout de suite, elle avait négocié d’attendre le retour d’Alex qui venait passer la soirée avec moi (pour nos longues discussions avec Denise). Quand Alex arriva de son travail vers 11h00 du soir, elle est restée encore un peu dans mes bras avant d’accepter d’aller se coucher.

Dimanche, ce fut un peu pareil. Je savais qu’elle allait venir me retrouver puisque ses frères étaient partis patiner avec Colombe et Roger. J’étais en train de dessiner quand elle arriva. Elle s’installa à côté de moi à me regarder en silence et, lorsqu’elle était tannée, elle s’amusa à attraper mon crayon pour m’arrêter. Ce fut encore une belle journée en sa compagnie.

À un moment donné, Justine que nous gardions depuis plusieurs jours, pissa accidentellement sur ma cuisse droite. Ce qui dégoutait Nadine qui ne voulait plus s’assoir sur moi comme elle le faisait souvent lorsque nous jouions aux cartes ou regardions la télé. Je me retrouvai donc couché sur le sofa, ma cuisse tachée la plus loin d’elle possible, ma tête près d’elle. C’est dans cette position que nous avons parlé pendant un long moment. Et en me parlant, elle se mit à jouer dans mes cheveux.

Je ne suis pas sûr de ce que j’ai ressenti à ce moment-là. J’étais bien même si je trouvais cela étrange de me sentir comme ça avec une petite fille de 4 ans. On dirait que j’appréciais beaucoup sa chaleur, son attention, son amitié.

Je me demande bien ce qu’elle pouvait ressentir comme ça, à mes côtés. Elle avait l’air bien. Sa mère, en nous voyant, pris le temps de vérifier comment elle se sentait, si elle était bien comme ça et Nadine avait répondu oui.

 

SOUVENIRS D'UNE BELLE COMPLICITÉ

 

 

Dans mes souvenirs, ma relation avec Nadine était vraiment particulière. Je pense qu’on s’aimait beaucoup. Je pense qu’elle se sentait bien avec moi comme je me sentais bien avec Denise, sa mère. Il y avait beaucoup d’affection entre nous trois et cette affection s’exprimait à travers des gestes affectifs comme les câlins. Je suis sûr que j’en reparle ailleurs dans mon journal mais pour l’instant, j’ai envie de vous parler de quelque chose que je n’ai jamais écrit – ça reste encore à vérifier ça ! – même si je l’ai raconté plusieurs fois pour illustrer le fait qu’on ne sait jamais l’influence que l’on peut avoir sur quelqu’un.

Cela remonte au décès de ma grand-mère maternelle dont j’ai oublié la date; ça se passait environ 15 ans plus tard, lorsque Nadine avait une vingtaine d’année je pense. Vous auriez dû voir ma surprise en la voyant : elle était devenue une jeune femme séduisante et lumineuse. Elle et sa mère semblaient très heureuses de me retrouver après quelques années où nous nous étions perdus de vue.

Mon petit gars intérieur trépignait de bonheur; j’avais du mal à garder le décorum des salons funéraires. Excités par cette rencontre surprise, nous avons passé beaucoup de temps dans l’ancien fumoir du salon à rire en évoquant quelques souvenirs communs. Nadine se rappelait les chansons que je chantais dans ce temps-là dans ma chambre, celles de Michel Sardou et de Joe Dassin en tête de liste : elle en connaissait encore les paroles par cœur.

Mais c’est en parlant d’un passé plus récent que Nadine me fit monter les larmes aux yeux. Je suis toujours ému quand je le raconte. À chaque fois, j’ai de beaux frissons en pensant à ce qu’elle me dit ce jour-là. Elle était en train de confier ce qu’elle faisait maintenant dans la vie : enseignante en arts-plastiques. Et elle raconta ce qu’elle avait dit lors de sa remise de diplôme universitaire :

« Je voudrais remercier mon cousin José parce que, lorsque je n’étais qu’une enfant, je passais beaucoup de temps à le regarder dessiner, et c’est lui qui m’a communiqué sa passion pour l’art ».

Ce ne sont pas ses mots exacts mais ils se sont gravés comme ça dans ma mémoire.

Je ressens toujours une grande tendresse pour Nadine quand je pense à elle. Je ne l’ai pas revue depuis un autre enterrement, celui de sa mère en 2016, et nous avions toujours cette même douceur l’un envers l’autre. Elle restera pour moi, comme sa mère, l’une des personnes les plus significatives de ma vie.

 

À suivre dans : Bio-31 : Un jour comme les autres
Fait suite à : Bio-29 : Dragon et prince charmant

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Notes, références et légendes des figures (numérotées de haut en bas)


Fig. 1 : Ma chambre, dessin de 1983. Inspiré par Vincent Van Gogh que José découvrait à l’époque.
Fig. 2 : Complicité, dessin de 2016 (qui devait devenir une aquarelle), avec un ajout infographique de 2025. Basé sur la relation de José et Nadine, fait dans un atelier d’art-thérapie. Plusieurs mots étaient associés à ce dessin pour lui donner tout son sens : liberté, joie, musique, léger, soleil, guide enfant, accompagnement, art, influence.

N.B. : Le texte ci-dessus est basé sur une histoire vraie. Cependant, n'oubliez pas que :
1) mes avertissements généraux s'appliquent aussi aux textes de cette section ;
2) il s'agit de ma propre vérité, à partir de mes points de vue et jugements personnels du moment ;
3) la mémoire est toujours un processus de reconstruction mentale et une faculté qui oublie ;
4) presque tous les personnages ont des noms fictifs.

 

 

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